Vous trouverez ci-dessous un extrait du premier roman que j'ai voulu écrire à l'âge de 21 ans et qui resta très inachevé. C'est étrange lorsque j'en relis quelques pages aujourd'hui, j'ai l'impression que ce n'est pas moi qui l'ai écrit. Mais je trouve ça très spontané et j'aime encore.


Désir


Les yeux rouges, elle était allongée sur son lit, ses larmes avaient à peine eu le temps de sécher. Elle sentait sa gorge un peu moins nouée. Elle était belle et vraiment sensuelle avec ses longues jambes nues et croisées, son petit short en jeans, un t-shirt des Doors et ses superbes cheveux noirs lui tombant sur la nuque.
Oui, pensait-t-elle, j’ai hérité du physique. Merci maman ! Et dire qu’au début je pensais que s’était un atout ! Ils tombent tous à mes pieds, il me suffit de les prendre et de les jeter à mon gré. Même si je manque ma scolarité, je trouverai un beau mec riche... facile... et en fait, ce corps qui fait tant d’envieuses, que m’a-t-il apporté ? Des branleurs, des nuls, des cons, des chiants... et puis quelques mecs géniaux, mais si peu... C’est déjà bien ? Ce sont sûrement eux qui m’ont fait le plus de mal. A moins que ce ne soit moi qui me soit fait mal à travers eux. Wouaaou, arrête ta philosophies ma chérie !
Elle se tourna sur son lit qui émit un léger grincement. Ses yeux étaient maintenant rivés au plafond, sa tête reposait dans le creux de ses mains et elle avait écarté les jambes.
Mais qu’est-ce que je suis venue foutre dans ce monde ?! D’abord William, j’étais gamine, j’avais quatorze ans et j’avais trouvé mon prince charmant. Beau, intelligent, dix-neuf ans. L’amour passion, suffisamment fort pour que malgré mon âge je passe à l’acte. Et puis quelques mois plus tard, un début d’ennui et le petit branleur de ma classe qui me plaisait bien. J’étais jeune et jolie, je n’allais pas m’encombrer d’un mec. Déjà à cette époque, il m’était facile de rendre jaloux et de forcer quelqu’un à casser... et oui, aucunes difficultés à échanger un amour contre du vent... puis il y a eu Philippe durant les vacances. On s’est aimés et oubliés, comme ça... et hier, Nicolas. Je l’aimais, enfin je crois... Et voilà que malgré ma jolie façade, il m’a larguée pour une autre. Pour une autre ou à cause de moi ?
Je n’y peux rien si je n’arrive pas à m’imaginer passer ma vie avec le même mec, même si je l’aime. D’ailleurs, s’est quoi vivre ? Ecraser son prochain pour gagner un max de fric et se mettre en couple pour le meilleur, sachant que le pire reste à venir. Avoir des enfants comme passe temps personnel pour qu’ils deviennent eux même des paumés. Pourquoi après le bonheur se profile toujours la tristesse ou l’ennui ? Pourquoi ?
Ca ne vas pas il faut que j’arrête que je me change les idées, s’inquiéta-t-elle. Sinon j’aurai avalé un tube de comprimés avant demain matin.

Elle s’assit sur son lit et attrapa au passage le téléphone portable posé à côté du verre d’eau sur sa commode. Ses doigts fins jouèrent un numéro sur les touches en caoutchouc.
_ Allô ?
_ Allô, Vincent ?
_ Lydie ? Ca va ? Ca faisait un bail.
_ Bof, ça ne vas pas très fort...
_ Ah ?
_ Ca te dérange si je passe te voir ce soir ?
_ Euh, non pas du tout. Tu passes quand tu veux.
_ Ok, alors à tout de suite.
_ D’accord, salut.
Elle appuya sur « off ». Elle sentait son coeur battre plus vite. Décidément, le téléphone n’était pas son élément. Il lui fallait toujours faire un effort pour appeler quelqu’un qu’elle n’avait pas vu depuis un certain temps. Elle perdait sa belle assurance devant le combiné.
Elle se leva, retira son short pour enfiler un jeans serré, mit un pull et prit sa veste en tissu bordeaux. Elle ouvrit la porte menant sur l’escalier moquetté du premier étage, mais avant de partir, elle se retourna prise par une sorte de pressentiment.
Au milieu de sa chambre trônait son vieux lit, bordé par sa couette préférée, celle avec une planche de surf. En face, se trouvait son bureau en désordre comme à l’habitude. Après s’être fixé un instant sur ce capharnaüm représentant si bien sa vie, son regard pivota et ses vieux posters de funboard, des Doors, ainsi que ses pubs pour parfums arrachées à des magasines de mode, lui semblèrent à cet instant d’une banalité affligeante... la porte claqua derrière elle.

_ Salut ! Il l’embrassa sur les joues.
Elle n’a pas changé, toujours aussi belle pensa-t-il. Il ferma derrière elle la porte de son petit studio.
_ Met toi à l’aise, je t’en prie.
Elle s’assit sur lit, dans le coin de la pièce servant en même temps de salon et de chambre.
Son regard parcourut l’espace environnant. Elle avait une mine réfléchie. Rien n’avait vraiment changé depuis sa dernière venue. C’était fou, on aurait presque dit que le temps s’était arrêté. Vincent non plus n’avait pas changé, toujours ce même regard de timide séducteur.
Il s’était assis devant elle, dans un vieux fauteuil récupéré aux Emmaüs et il était en train de la fixer avec un air posé et légèrement interrogateur.
_ Quelque chose ne va pas ? Finit-il par demander.
_ C’est fini entre Nicolas et moi... depuis hier.
Elle venait de dire cela comme pour expliquer sa présence.
_ Ah ?
Vincent avait un air perplexe.
_ Oui, et tu sais, ce n’est pas ça qui me fais le plus flipper. Ce qui me fait flipper, c’est de me dire qu’après Nicolas il y en aura un autre et ce sera pareil... Oui pareil... ajouta-t-elle d’un ton résigné.
_ Je vois ce que tu veux dire... mais tu sais, tu n’es ni la première, ni la dernière à te dire ça. C’est la vie, affirma-t-il sur un ton léger quoique se voulant compréhensif.
C’est vrai qu’il était mignon avec ses longs cheveux bruns, son visage fin et ses yeux marron clair. C’est drôle, mais elle n’avait jamais voulu sortir avec lui, pourtant il avait fait craquer certaines de ses copines. Mais elle l’avait toujours considéré comme un bon copain que l’on voit de loin en loin. Sûrement parce que l’occasion ne s’était jamais présentée.
_ C’est la vie, c’est tout ? dit-elle avec un certain dégoût. Toi, tant que tu es pépère avec ta bière et ta télé dans ton petit appart, tout va bien !
Lydie avait pris un air rebelle inattendu.
_ Non, tu te trompes. Je ne crois pas être comme la majorité des moutons qu’engendre la société, pas comme ces gens qui se permettent de parler de tout sans rien comprendre, qui se croient puissants et intelligents et qui ne se rendent même pas compte qu’ils ne sont que des pantins articulés…
Son regard s’était durcit et il avait parlé avec une certaine dureté dans la voix.
Je l’ai froissé, pensa-t-elle. Bah, de toutes manière j’ai décidé que ce soir je n’en avais rien à foutre de ce que pensaient les autres ! Ca ne me fait plus peur. Amusons nous, voyons ce que t’as vraiment dans le ventre.
_ Ah oui ? Donc tu es quelqu’un de différent et somme toute d’assez formidable. C’est étrange, je ne t’avais pas trop remarqué avant : tu m’as toujours semblé comme les autres en fait. En quoi es-tu si différent ? L’interrogea-t-elle, son regard fixé sur le sien avec un petit sourire narquois aux lèvres.
Tout de même, elle avait un sacré culot. Il avait gentiment accepté qu’elle vienne s’épancher chez lui et en guise de remerciement elle le traitait ouvertement de petit branleur... Oui, mais c’était lui qui avait commencé !
_ Wahou ? Je t’invite ici et tu viens me prendre la tête ?! Cool, déclara-t-il comme pour lui même.
_ Ben tiens, c’est plus facile de faire l’étonné que de répondre à ma question ! Continua-t-elle sans pitié.
Tu veux savoir sur quoi je suis différent de toi ? Sur mes rêves. Mais j’ai pas envie d’en parler avec une emmerdeuse de première ! Je vais bosser, tu fais ce que tu veux du moment que c’est en silence... si tu veux dormir ici cette nuit, tu peux, il y a un canapé, lui lança-t-il en se levant l’air fâché.
Son énervement palpable se propagea aussitôt au plus profond de Lydie qui n’avait pas pour habitude de se laisser parler ainsi. Son coeur s’emballa, ses tempes battirent plus fort. Elle lui répondit du tac au tac.
_ C’est ça, pisse pas partout et dort dans ton panier ! Je ne suis pas ton animal domestique d’accord ! Sérieux, pour qui tu te prends ?!
Ses joues s’étaient empourprées, son regard azure s’était braqué comme une arme et sa poitrine montait et descendait rapidement au rythme accéléré de sa respiration.
Elle était infiniment belle pensa-t-il, vraiment son style. Mais s’était quoi son problème ? Elle venait ici pour foutre le bordel !
_ Mais qu’est-ce que tu veux ! Tu me téléphones, tu me demandes si tu peux venir. Et quand t’es là, tu fais tout pour me faire chier ! Je croyais qu’on était ami, qu’est-ce que je t’ai fait ?
La façon dont il avait prononcé ses dernières paroles trahissait son envie profonde de mettre un terme au plus vite à cette joute verbale.
Mais Lydie n’était pas prête à en rester là. Elle était partie pour en découdre, elle avait fait exploser intérieurement son courage et sa virulence, maintenant il fallait que ça sorte !
_ Ah oui ? En plus il faut que je remercie ta générosité ? C’est vrai, c’était bien aimable à toi de consoler la petite Lydie en mal d’amour, parce qu’avec un peu de chance, elle aurait peut-être pu te donner son cul ! N’est-ce pas ? Une nana qui vient de se faire jeter, ça ne doit pas être difficile de lui donner un viril réconfort ! Quoi ? Ce n’est pas ce que tu t’es dis ? Finit-elle sur un ton léger en battant des cils avec une extrême provocation.
Vincent ne bougeait plus, il semblait pétrifié. Tant de déraison, de fougue et de défiance l’avaient abasourdi. Comment aurait-il pu s’attendre à la tournure que prenait cette conversation, cette soirée ? Il avait le sentiment confus d’être piégé dans une sorte de cauchemar dont il ne pouvait influencer le déroulement. Et il sentait bien que ce n’était pas fini...
_ Non, c’est vrai, j’oubliais, toi tu es différent, jamais tu n’aurais pensé à une chose pareille ! renchérit-elle dans la foulée.
C’en était trop, Vincent ne put réprimer un geste menaçant de sa main gauche. Son regard croisa les yeux de Lydie devenus soudains fuyants parce que projetant leur attention sur la dangereuse trajectoire qu’avait empruntée l’extrémité de son bras. Mais l’instant d’après, leur reflet azure était revenu se plaquer à son regard, et le mélange d’incompréhension qu’il y lut stoppa net sa main à une trentaine de centimètre de son visage.
_ Merde ! cria-t-il en se levant d’un bond.
Il donna un violent coup de pied dans une poubelle en osier qui s’envola au-dessus de sa chaîne hi-fi, laissant s’éparpiller son contenu dans une bonne partie de la pièce.
_ Merde ! Répéta-t-il en se tenant le front de la main droite. Si tu es venue chez moi pour y foutre le bordel, c’est réussi ! Alors maintenant fout moi la paix et casse toi !
Il avait parlé en tournant le dos à Lydie, d’une voix tremblante d’exaspération.
Lydie restait assise sur le lit l’air décontenancée. Elle n’avait pas envisagé qu’il réagirait à ce point. Pour elle, tout cela n’avait été qu’un jeu sans véritables conséquences. Et pourtant, il s’en était fallu de peu pour qu’elle évite une gifle. Il avait voulu la frapper ! Jamais elle n’aurait pensé cela de Vincent, lui qui d’habitude avait toujours l’air calme, trop calme même. Il était soudain devenu furieux et il lui faisait maintenant presque peur. C’est vrai qu’elle l’avait légèrement poussé à bout, mais il n’y avait pas de quoi s’énerver à ce point. Elle se sentait tout de même un peu coupable. Elle se leva en le fixant : il ne disait plus rien et avait toujours le dos tourné. Puis son regard se perdit sur le sol où traînait maintenant pas mal de saletés et autres fioritures. L’image de Vincent en train de bouder au milieu de ce chantier entraîna chez elle un fou rire intérieur et nerveux contre lequel elle dû lutter de toutes ses forces pour s’empêcher de l’extérioriser.
Il savait au fond de lui qu’elle n’avait pas tort. Et maintenant il était vexé qu’elle lui ait mis sa merde devant les yeux. Il avait une sainte horreur des gens qui le perçaient, qui mettaient à jour ce qu’il considérait comme des points faibles.
Cependant c’était fait, et maintenant il était prêt à faire face et à accepter. Il fit une dernière grimace et commença lentement de se retourner pour voir ce que faisait Lydie, lorsqu’il sentit deux mains se poser sur son biceps droit. D’un geste brusque, il retira la main de son front et tourna la tête. Lydie le regardait comme une enfant aurait regardé un petit chat craintif et nerveux. Oui, son regard avait changé et le bleu de ses yeux s’était de beaucoup radoucit.
_ Je suis désolé Vincent, je ne voulais pas t’énerver comme ça. Je me sens très conne... Je m’en vais si tu veux, finit-elle d’une voix douce et peu assurée.
Ses yeux légèrement plissés la fixaient avec intensité et sa lèvre supérieure s’élevant un peu formait une moue de mécontentement. Il ouvrit la bouche.
_ Non reste, tu avais raison, malheureusement, moi aussi je suis comme tous ces abrutis... C’est vrai qu’après ton coup de fil, j’ai pensé que t’avais dû avoir des problèmes avec Nicolas et que peut-être je pourrais passer une bonne soirée... T’as raison, je trime pour avoir une voiture classe, je ne suis qu’un sale petit frimeur trop peureux pour aller au fond de ses rêves et la plupart du temps une nana et mon petit confort me suffisent. En fait la seule différence entre moi et les autres, c’est que je m’en rends compte et je n’en suis pas fière...
Il avait parlé posément, l’air assez désespéré. Ses yeux étaient brillants de larmes.
Lydie sentait maintenant son coeur battre plus fort, elle était étonnamment touchée par ces paroles, et elle lisait dans ses yeux une détresse sincère. Et elle s’y reconnaissait, c’était comme si soudain, tout s’était éclairé. L’espace d’un instant, la signification de ce qu’elle avait toujours ressenti, de cet abominable vide avec lequel elle avait toujours vécu lui était apparu.
Elle se laissa tomber à genoux sur la moquette.
_ On ne va pas laisser faire ça, on ne va pas laisser le monde nous tuer...
Elle était assise par terre les yeux grands ouverts et le regard lointain.
Vincent ne comprenait plus rien. Tout allait trop vite, son esprit analytique n’arrivait plus à suivre, à décortiquer toutes ces informations dont il était assailli. Qu’avait-elle encore ?
_ Tu m’aimes Vincent ? Demanda-t-elle le plus simplement du monde, ses miroirs bleutés grand ouverts comme ambassadeurs lui donnant un petit air effarouché.
_ Quoi ?
Il la regarda à nouveau. Elle était assise par terre, ses cheveux rasant le coin de son petit bureau. Elle était vraiment belle, pas seulement jolie, presque magnétique, pensa-t-il confusément.
_ Ce n’est pas une réponse ça ! Ses lèvres firent une petite moue boudeuse.
Il s’agenouilla devant-elle. Il n’avait jamais vu des yeux aussi expressifs, et en cet instant, ils lui disaient « embrasse-moi ».

Il posa ses mains sur ses épaules et la regarda encore un instant avant d’unir ses lèvres aux siennes. Il était heureux, comme si leur altercation n’avait fait que renforcer le désir qu’il éprouvait déjà pour elle.

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